Comprendre nos comportements : une perspective fonctionnelle
Pourquoi agissons-nous comme nous le faisons ? Le modèle ABC et l'analyse fonctionnelle expliquent nos comportements par leur contexte, pas par nos défauts.
« Pourquoi est-ce que je fais ça, alors que je sais très bien que ça ne m’aide pas ? » La question revient sans cesse, et la réponse spontanée consiste presque toujours à chercher un défaut caché : un manque de confiance, un trait de caractère, une fragilité intérieure.
La perspective fonctionnelle propose autre chose. Elle ne cherche pas ce qui cloche à l’intérieur de la personne, mais observe ce qui se passe autour de l’action : dans quelle situation elle apparaît, et surtout ce qu’elle produit. C’est le point de départ de l’analyse fonctionnelle, un outil central des thérapies comportementales.
Le piège des causes intérieures
Prenons une phrase banale : « Si j’évite les réunions, c’est que je manque de confiance en moi. »
Comment savoir que cette personne manque de confiance ? En observant qu’elle évite les réunions, qu’elle baisse les yeux, qu’elle décline les invitations. Autrement dit, on explique le comportement par un mot… qu’on a construit à partir de ce même comportement. Le raisonnement tourne en rond.
Cela ne veut pas dire que le mot « confiance » est inutile. Il fonctionne comme le mot « bouquet » : pratique pour désigner un ensemble de fleurs, mais si l’on retire les fleurs, il ne reste rien. Le bouquet résume, il n’explique pas.
Le même piège se referme sur nos émotions. Nous disons couramment :
- « Je me sentais si mal que je ne me suis pas levé. »
- « J’étais tellement stressé que je n’y suis pas allé. »
Remplacez « que » par « et », et la phrase devient plus exacte : je me sentais mal et je ne me suis pas levé. Ce sont deux événements, pas une cause et son effet. La preuve : si la chambre avait pris feu, le mal-être n’aurait pas empêché de se lever. L’émotion fait partie du décor, elle ne commande pas l’action.
Cette illusion de causalité coûte cher : elle pousse à s’attaquer d’abord à ses ressentis (« il faut que je me débarrasse de mon anxiété avant d’y aller ») plutôt qu’à ce qui est réellement à portée de main, c’est-à-dire l’action.
Le modèle ABC : un comportement dans son contexte
Un comportement ne se comprend jamais isolément. L’analyse fonctionnelle le replace donc dans une séquence en trois temps, à laquelle on répond par trois questions simples.
A — Antécédent : en présence de quoi la personne agit-elle ? C’est la situation qui précède l’action. Elle est faite d’éléments extérieurs (une convocation, un lieu, une remarque) mais aussi intérieurs (une bouffée d’angoisse, un souvenir, une pensée). L’antécédent ne déclenche pas mécaniquement l’action : il signale quel comportement a des chances de fonctionner ici.
S’y ajoute l’état de motivation du moment, qui modifie la valeur de ce qui suivra. Passer devant une boulangerie n’a pas le même effet selon qu’on sort de table ou qu’on n’a rien mangé depuis huit heures : la faim rend l’odeur plus saillante, l’achat plus probable et la première bouchée bien meilleure.
B — Comportement : que fait la personne ? Tout ce qui est visible (parler, marcher, éviter) mais aussi tout ce qui reste privé : penser, ruminer, se souvenir, ressentir. Ces comportements privés sont réels ; simplement, la personne concernée est la seule à pouvoir les observer.
C — Conséquence : que se passe-t-il ensuite ? C’est ici que se trouve la réponse au « pourquoi ». Un comportement est gouverné par les conséquences qu’ont eues, dans le passé, les comportements semblables. Attention : tout acte entraîne une foule de conséquences, et toutes n’exercent pas la même influence. Le travail consiste précisément à repérer celles qui, en pratique, tiennent le comportement en place.
La règle tient en une phrase : on trouve B dans son contexte, entre A et C.
Ce qui fait durer un comportement : le renforcement
Un comportement se répète lorsqu’il est renforcé, c’est-à-dire suivi d’un résultat qui augmente ses chances de revenir.
Le renforcement positif ajoute quelque chose de recherché : un sourire, une réponse, de l’attention, un salaire.
Le renforcement négatif retire ou diminue quelque chose de désagréable. C’est le moteur de la plupart des évitements. Décliner une invitation, arriver en retard pour ne pas avoir à se présenter, rester en périphérie d’un groupe, changer de sujet de conversation : dans tous les cas, la tension retombe immédiatement. Ce soulagement est un renforçateur extrêmement efficace.
Et il a un effet secondaire redoutable. En s’écartant de la situation, on ne lui laisse jamais l’occasion de perdre son pouvoir. La peur ne diminue pas, faute d’expérience nouvelle, et le répertoire de la personne se rétrécit peu à peu autour de la seule stratégie qui « marche » : partir.
Ce qui affaiblit un comportement : la punition
En psychologie de l’apprentissage, la punition n’est ni une sanction morale ni une vengeance. C’est un simple constat d’effet : une conséquence qui diminue la probabilité que le comportement se reproduise.
La punition positive ajoute quelque chose d’aversif : la brûlure en touchant un plat chaud, une réprimande, un regard qui blesse. La punition négative retire quelque chose d’apprécié : une amende, la perte d’un privilège.
La nuance est importante : une amende n’est une punition, au sens technique, que si elle fait effectivement baisser le comportement visé. Sinon, elle reste une intention de correction, rien de plus.
Or, cette efficacité est loin d’être garantie. En introduisant quelque chose de désagréable, on crée du même coup quelque chose à fuir — et l’on renforce donc l’évitement. Un mal de dos décourage le mouvement (punition), mais encourage surtout l’immobilité (renforcement de l’évitement). Un enfant grondé après avoir avoué une bêtise n’apprend pas nécessairement à ne plus la commettre : il apprend souvent à ne plus l’avouer. La punition dit ce qu’il ne faut pas faire ; elle n’enseigne pas quoi faire à la place.
La forme d’un comportement ne dit rien de sa fonction
Deux actes identiques peuvent remplir des fonctions opposées. Le même geste de la main adressé chaque matin à son voisin entretient une relation de bon voisinage ; adressé à un démarcheur insistant, il sert à écourter l’échange. Même forme, fonctions différentes.
L’inverse est tout aussi vrai. Refuser une invitation, prétexter un autre rendez-vous, se rendre à la soirée mais rester près de la porte, boire un verre pour se détendre : ces conduites n’ont rien à voir entre elles, et pourtant elles font toutes le même travail — réduire le contact avec une situation redoutée. On parle alors de classe fonctionnelle : des comportements différents, une fonction commune.
Cette distinction a une conséquence pratique majeure. Si l’on cherche à supprimer un comportement sans tenir compte de sa fonction, un autre le remplace aussitôt, aussi efficace et parfois plus coûteux.
Le court terme gagne presque toujours
Une même action produit des effets immédiats et des effets lointains. Les premiers prennent presque toujours le dessus : plus une conséquence suit l’action de près, plus elle acquiert facilement du pouvoir sur elle.
C’est ce qui rend nos habitudes si tenaces. Faire demi-tour au lieu d’aller travailler fait baisser l’anxiété en quelques minutes ; la déception, l’inquiétude du lendemain et la difficulté croissante à s’y remettre arrivent bien plus tard. Fumer détend tout de suite ; la maladie appartient à un futur abstrait. Se disputer puis s’éviter met fin au conflit sur-le-champ, au prix d’un éloignement qui s’installe.
Les personnes concernées voient très bien ces effets à long terme. Elles les décrivent, les regrettent — et continuent. C’est normal : voir n’est pas changer, parce que ce n’est pas ce qui est vu qui gouverne l’action, mais ce qui la suit immédiatement.
Ce que le langage change chez l’humain
Nous ne fonctionnons pas uniquement à l’expérience directe. Notre capacité à mettre les choses en relation par le langage nous permet d’agir sur la base de règles.
Nous apprenons sans avoir vécu. Personne n’a appris à traverser la rue en se faisant renverser. On nous a énoncé une règle — regarder à gauche, à droite, puis à gauche — et nous la suivons toute notre vie. C’est un avantage considérable.
Nous pouvons renoncer à une gratification immédiate. Devant une part de gâteau, en novembre, nous sommes capables de nous représenter l’été prochain et de refuser. Une conséquence purement imaginée peut ainsi contrôler une action présente.
Mais les règles nous rendent moins sensibles aux résultats réels. Une fois installée, une règle continue de gouverner l’action même quand la situation a changé. Nous persistons dans ce qui ne fonctionne pas parce que « ça devrait fonctionner », parce que « nous avons raison », ou parce que « c’est comme ça qu’il faut faire ». L’expérience proteste, la règle l’emporte.
La douleur devient portable. Un animal peut éviter les lieux où il a souffert. Nous, non : un mot, une odeur, une phrase entendue par hasard suffisent à ramener au présent une perte ancienne. Les points de contact avec la douleur sont partout, ce qui rend l’évitement à la fois plus tentant et plus vain.
Enfin, nous prenons nos pensées au pied de la lettre. C’est ce qu’on appelle la fusion cognitive. Dire d’une voiture qu’elle est rouillée décrit un fait ; dire qu’elle est « nulle » exprime une évaluation — mais les deux phrases ont la même allure, et nous les traitons pareillement. « Je suis incapable » cesse alors d’être une pensée passagère pour devenir une caractéristique à corriger avant d’oser quoi que ce soit. Et comme nos pensées et nos émotions ne se commandent pas, l’entreprise n’a pas de fin.
Changer de question
Comprendre la fonction d’un comportement, c’est cesser de demander « qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » pour poser trois questions plus utiles : qu’est-ce que je fais, dans quelle situation, et avec quels effets — tout de suite, et à long terme ?
Rien de ce que nous faisons n’est absurde. Nos conduites les plus coûteuses ont presque toujours été utiles : elles apaisent, elles protègent, elles obéissent à une règle apprise. Le problème n’est pas qu’elles ne fonctionnent pas, mais qu’elles fonctionnent trop bien, à très court terme, et souvent au détriment de ce qui compte vraiment pour nous.
La question décisive n’est donc pas morale mais pratique : est-ce que cette façon de faire me rapproche de la vie que je veux mener ? Quand la réponse est non, le travail ne consiste pas à supprimer une émotion, mais à élargir le répertoire — trouver d’autres manières d’obtenir ce que le comportement apportait, et apprendre à avancer dans une direction qui a de la valeur, sans attendre que l’inconfort ait disparu.
À retenir
- Un comportement se comprend dans son contexte : A (situation, intérieure et extérieure), B (action, visible ou privée), C (conséquence).
- Ce sont les conséquences passées qui gouvernent nos actes, pas nos traits de caractère.
- Le soulagement immédiat est le renforçateur le plus puissant — et le principal moteur de l’évitement.
- La punition réduit un comportement sans en enseigner un autre, et encourage la fuite.
- Des comportements différents peuvent servir la même fonction ; des comportements identiques peuvent en servir de différentes.
- Le langage nous permet de planifier, mais aussi de suivre des règles devenues inutiles et de prendre nos pensées pour des faits.